ARTICLES

On trouve dans cette section quelques articles récents, particulièrement significatifs selon moi.

Une liste exhaustive de mes publications se trouve sur la

page de l’Institut de littérature française de l’Université de Neuchâtel.

« Un ‘Je’ peut en cacher un autre : statut et construction de l’intimité dans la correspondance de Joseph de Jussieu »

dans Philippe Antoine et Vanezia Parlea (dir), Voyage et intimité, Paris, Classiques Garnier, 2018, p. 59-72.

En mai 1735, Joseph de Jussieu quitte la France à destination du Pérou. Ce qui ne devait être qu’un voyage savant se transforma en véritable établissement au Pérou. Joseph construit à proprement parler une intimité dans la correspondance qu’il adresse à ses frères, vouée à remplacer l’argument scientifique qu’on attend de lui. Il invente un personnage-écran en usant habilement de la confidence et en évoquant des souffrances physiques et morales bien réelles mais proprement mises en scène.

« Comment les récits fondateurs amérindiens (dé)construisent le savoir européen »

Dans Françoise Le Borgne, Odile Parsis et Nathalie Vuillemin (dir.), Les savoirs des primitifs, des barbares et des sauvages aux XVIIIe et XIXe siècles, Paris, Garnier, 2018, p. 61-78.

Le Journal d’un voyage dans l’Amérique septentrionale de F.-X. de Charlevoix accorde une attention significative aux fables et histoires fondatrices des Indiens nord-américains. Que peut-on apprendre de l’Amérique précolombienne en écoutant ces fables ? Peut-on accorder quelque crédit à celles-ci ? Et comment envisager les représentations que ces peuples primitifs se font de la divinité ?

« Comment lire le carnet de voyage scientifique au XVIIIe siècle ? »

Dans Viatica, n° 5, mars 2018: Le carnet de voyage : permanence, transformations, légitimation, dir. Gille Louÿs. Accessible en ligne

La dimension très lacunaire des écrits relatifs à des expériences viatiques qui couvrent parfois plusieurs années de la vie d’un homme est ici au cœur du propos. Il n’est pas rare que les textes, mais aussi les autres matériaux (herbiers, dessins, correspondances) qui nous ont été transmis, témoignent d’une forme de désarroi face à la difficulté de mener à bien le travail savant : les méthodes dont on dispose, du moins jusqu’à l’imposition du système linnéen, sont insuffisantes pour identifier efficacement la nature exotique ; les interlocuteurs compétents sur place trop peu nombreux ; les correspondances avec l’Europe, enfin, trop irrégulières. Au retour, la mise en ordre de collections amassées pendant plusieurs années relève du casse-tête.

À partir d’une lecture rapprochée des textes, on peut émettre l’hypothèse que les deux facettes du naturaliste, le voyageur et le savant, entrent en conflit lorsqu’il s’agit de donner forme au voyage. Si la publication scientifique constitue l’horizon d’attente le plus évident du travail de collection et d’identification, la tentation du voyage, comme narration, mais aussi comme genre littéraire, est toujours présente. S’adonner aux deux formes en parallèle est possible, mais difficile : la sécheresse de l’observation scientifique rebutera le lecteur attiré par la dimension viatique, et le soupçon qui pèse sur la dimension aventurière de la narration viatique compromettra le sérieux d’un compte rendu savant. On s’intéresse ici à ces difficultés à mettre en forme le voyage à partir d’un examen comparatif des différents manuscrits de Philibert Commerson, médecin naturaliste du Voyage de Bougainville.

« D'une impossible inscription, ou l’institution du manque dans le Voyage à la Martinique de Thibault de Chanvalon (1763) »

Dans Nathalie Vuillemin et Thomas Wien (dir.), Penser l’Amérique: de l’observation à l’inscription, Oxford, Voltaire Foundation, 2017, p. 195-224.

Lorsque Thibault de Chanvalon, en 1763, présente à l’Académie les recherches qu’il a menées entre 1751 et 1756 sur la géographie, l’histoir naturelle et la population de la Martinique, c’est sous la forme d’un texte hybride, dont on peine à cerner précisément le projet: entre récit de voyage et analyse statistique, le Voyage se présente comme une introduction à de nombreux travaux à venir, alors même que l’auteur y déplore à plusieurs reprises la perte de la quasi-totalité de ses documents de travail
dans un ouragan… Une plongée dans les manuscrits de l’auteur au Muséum d’histoire naturelle permet de revenir aux sources de cette publication, de mesurer les difficultés méthodologiques de l’entreprise, et d’étudier le motif de la ‘perte’ comme pivot de l’inscription de l’Amérique.

« Sortir de l’indistinction : la vie comme tension formelle dans la pensée de J.-B. Lamarck »

Dans Laurence Dahan Gaida et Gisèle Séginger (dir.), Penser le vivant : les rapports entre littérature et sciences de la vie de la fin du XVIIIe siècle à nos jours, Paris, Editions de la Maison des Sciences de l’Homme, 2017, p.77-95.

C’est pour survivre face à un milieu toujours envisagé comme hostile que l’organisme se dote de propriétés particulières, s’adapte en termes formels et par conséquent évolue. Mais ce mouvement positif de l’espèce est menacé en permanence, au niveau des organismes individuels, par une puissance d’attraction qui tend à dégrader la matière vivante, et à la reconduire, par sa mort inévitable, à l’indistinction primitive. Cette destinée proprement biologique des individus menace l’entier de l’échelle des espèces: il suffit de considérer la nature, dit Lamarck, pour se rendre compte que l’essentiel du monde vivant est constitué par des formes élémentaires qui font l’économie de toute complexité fonctionnelle; toute « paresse » dans la production des formes peut conduire à la dégradation. Ce « drame » est cependant tout relatif puisque de cette matière morte ou primaire renaissent sans cesse de nouvelles ébauches de formes. Cette théorie cyclique, où pessimisme et optimisme semblent lutter sans cesse, s’exprime, chez Lamarck, dans un style très particulier dont on essaie ici de cerner un certain nombre de mécanismes stylistiques. Lamarck est en effet, et cela n’est que trop rarement souligné, un écrivain remarquable qui se plaît à passer sans transition de la technicité anatomique et physiologique à une véritable poésie de la vie confrontée aux contingences de la matières. Si l’organe se construit biologiquement pour tirer l’être auquel il appartient vers la vie, l’écriture lamarckienne mime ce mouvement pour accompagner l’exposé scientifique, oscillant en permanence entre la tentation du matérialisme le plus brutal et la fascination pour la capacité de la vie, fût-elle éphémère, à résister au désordre.

« Apprendre à voir, apprendre à dire: Les microscopistes entre spécialisation du regard et invention d’un nouveau langage (1670-1830) »

Dans Arts et Savoirs, n° 8, 2017: Savoir voir, dir. Juliette Azoulay. Accessible en ligne.

L’émergence d’une science microscopique au xviiie siècle s’est caractérisée par une recherche d’uniformisation des méthodes d’examen, mais également du langage permettant de décrire les nouveaux objets. Comment partager ces derniers ? Comment s’assurer que chaque observateur voie la même chose, qu’il puisse être guidé par les remarques d’un prédécesseur, sans être pour autant influencé dans son interprétation des phénomènes ? Ces questions donnèrent lieu à de nombreux débats entre savants, envisagés ici comme autant de négociations dans la création d’un langage de la vision spécialisée. Car dans le champ microscopique, plus encore que dans d’autres domaines de l’histoire naturelle, décrire c’est interpréter. Mal dire, c’est ainsi peut-être avoir mal vu, et faire prendre le risque aux suivants de mal voir à leur tour. Cette problématique sera abordée à travers le cas plus spécifique de la daphnie, petit animal aquatique dont les structures, examinées au microscope, donnèrent lieu dès le xviie siècle et jusqu’en 1860 environ à de nombreuses controverses. Le langage eut un rôle heuristique essentiel dans l’inscription du savoir relatif à cet insecte, que met également en relief l’évolution des illustrations sur l’animal.

« Du dépaysement, ou l'impossible fabrique du savoir »

Dans Viatica, n°4, 2017: Donner à voir et à comprendre, dir. Alain Guyot. Accessible en ligne.

Que devient le voyageur lorsque le voyage se transforme en exil? Comment comprendre la modification des rapports au point d’origine, également point de destination des écrits, lorsque se défait progressivement la mémoire de cette référence? Cet article examine certains aspects de la correspondance de Joseph de Jussieu (1704-1779), qui vécut au Pérou de 1736 à 1770. Médecin-botaniste de l’expédition géodésique dirigée par Godin, Bouguer et La Condamine, qui devait mesurer l’arc du méridien terrestre à l’Equateur, Jussieu renonça à rentrer en France à la fin de cette dernière, et passa plusieurs décennies au Pérou, sans jamais adresser à l’Académie des Sciences les mémoires que l’institution attendait de lui. Guerres maritimes, santé chancelante, malchance dans la récolte sont autant de raisons qui expliquent, en partie, cette absence de résultats de la part du naturaliste. Mais l’on étudie ici la question de la distance envisagée comme perte progressive de référence, perte de sens de l’activité scientifique, devenir autre qui modifie en profondeur le sens du « voyage » initial.

Article « Sauvage » du Dictionnaire de l'Utopie

Dans B. Baczko, M. Porret, F. Rosset, Dictionnaire critique de l’utopie au temps des Lumières, Genève, Georg, 2016, p. 1167-1191.

Le Dictionnaire de l’Utopie tente de cerner sous forme d’essais différents termes permettant d’entrer dans la logique de l’Utopie au temps des Lumières. Dans cet article, on envisage le « sauvage » à la fois comme motif narratif et romanesque, dans sa double qualité de repoussoir barbare et d’idéal naturel, pour montrer combien la fiction des Lumières a pu faire office de laboratoire de réflexion sur l’altérité, bien avant que le voyage savant se dote des normes nécessaires pour envisager l’homme comme objet d’étude.